Tourisme mémoriel et volonté de transmission
"Il n'y a plus la foule des esclaves. Il n'y a plus les monceaux de cadavres. Il n'y a plus la fumée qui sort des cheminées. Finalement, on ne voit plus grand chose" Henri Borland, survivant du camp d'Auschwitz et de Birkenau, avril 2007
Il est 8 heures du matin le samedi 31 mars 2007, nous sommes quatre-vingt jeunes responsables associatifs à prendre un bus qui nous mène de Cracovie à Auschwitz. Etudiants en sociologie, en biologie, en communication et rarement en histoire, nous avons donc une connaissance des faits très différente. Représentants du bureau des élèves d’une école de commerce, d’un iut, d’un iep, d’associations culturelles ou communautaires (bulgares, marocaines…), nous partons avec comme mission de transmettre ce que nous aurons appris, vus, ressentis. La veille une visite au Mémorial de la Shoah ainsi que trois conférences avaient été organisées afin de nous exposer la chronologie du judéocide, de souligner l’unicité du génocide Juif et de rappeler l’actualité de la judéophobie (2)
Il est 8 heures 30, le car démarre et une musique techno, trop forte couvre nos discussions. Celles-ci portent sur tous les sujets sauf le camp. On évoque nos dernières vacances, certains ont un débat passionné sur la place du nucléaire dans la société française, etc. quand on évoque le thème du génocide c’est pour faire une mauvaise blague (3). L’humour ici fonctionne clairement comme un moyen de refouler nos sentiments, de mettre à distance ce que nous allons vivre dans quelques minutes. Quelqu’un se demande juste « Je me suis posé toutes ces questions… Vous savez, si nous devons montrer que nous sommes tristes, faire silence » puis il ajoute « non, il me semble pas que nous devions être silencieux, il doit y avoir d’autres moyens de ressentir… »(4) A la radio, passe une reprise techno du standard Where do you go to... en quelques secondes, tout bascule dans ma tête. Je me retrouve seul, les yeux rivés sur le bas côté, réalisant que le car, refait à peu de chose près, le même chemin que celui des trains menant des centaines des milliers de Juifs à la mort. Chaque arbre érigé au bord de la route semble alors un complice de la politique allemande, pareil à une stèle nauséeuse plantée sur un champ de morts (5)
10 heures, nous arrivons, le silence se fait dans le car. L’historien qui nous accompagne indique que nous mangerons ensemble à midi et qu’il est important d’être à l’heure « sauf si nous voulons y rester ». Derrière moi un type soupir « qu’il se taise », je lui sourie. Nous sommes à Birkenau et notre premier réflex est de nous précipiter aux limites du camp, comme des moucherons sur une lampe. On veut voir l’image du camp, les barbelés, le camp à travers les barbelés et ainsi recomposer les vues que nous avions tous en tête depuis le départ
Les larmes aux yeux, après quelques secondes, il me semble dès l’ores clair que toute tentative d’analyse sur les heures qui suivent ne pourra être que teintée de subjectivité (6) Le témoignage ne serai alors être autre chose qu’un point de vu singulier. D’ailleurs, je ne parle plus à personne. Cinq minutes ont passé, quand un étudiant vient me dire que la dernière fois qu’il est venu ici, tout était sous la neige. Il s’inscrit dans la routine, expose sa familiarité avec le camp, ce qui a pour effet, de me permettre de réaliser qu’effectivement, nous ne sommes pas les seuls sur les lieux. Des touristes Allemands, Hollandais, des Polonais etc. des scolaires, des personnes âgées, etc. nous en croiserons toute la journée. Ils feront le même tour que nous, écoutant le même récit, posant les mêmes questions ou se contentant de visiter le musée d’Auschwitz (7).
Mais revenons à notre groupe et aux comportements de ses membres. La plupart des gens font corps autour du guide, d’autres s’éloignent et s’est alors que commence le bal des photographes amateurs. Un jetable, un polaroid, un compact, un reflex, numérique ou argentique. Un appareil, deux ou même quatre : personne n’a préparé la chose de la même manière. Une caméra à la main, une caméra sur pieds. Certains veulent réaliser une exposition en France, d’autres justes prendre quelques clichés. Que cherche-t-on à photographier ? Quelle trace veut-on rapporter ? L’entrée du camp, les rails… puis quelques minutes après : La rampe (8) sur laquelle deux wagons sont posés. Mon voisin de bus me dit qu’il ne pensait pas qu’ils étaient aussi petits. La question qui trotte dans nos têtes est : comment ont-il pu faire entrer autant de gens dans aussi peu de place ? Il me demande de le prendre devant le wagon « pour donner l’échelle ».
A côté de nous d’autres personnes se sont allongées sur les voies, ils veulent saisir les rails et les wagons dans un même cliché. D’autres posent un sourire aux lèvres devant les wagons, certains prennent mêmes des photos de groupe. Que cherchent-ils à indiquer ? Une demoiselle râle, « ne font-ils pas se pousser… pour que je puisse prendre le wagon seul ». Mes mains tremblent et je m'aperçois de mon incapacité à photographier, je n’arrive pas à saisir pourquoi ces clichés doivent être faits. Avec un peu plus de recule, il me semble que beaucoup d’entre nous cherchaient à mettre à distance ce qu’ils étaient en train de vivre. Prendre des photographies pour transmettre, car tel est l’objet de ce voyage, mais également prendre des photographies pour ne pas regarder directement ce qui est sous nos yeux. Les wagons donnent une bonne occasion de fixer notre attention sur un objet d’époque, une opportunité de saisir un élément clef du génocide, mais aussi le risque de faire un cliché d’un cliché. Face au wagon, je me retourne et ce qui me choque le plus à ce moment précis, c’est la vision d'une maison en construction. Des polonais 60 ans après la fin du judéocide construisent un pavillon face à la rampe. Je sais que de nombreux paysans vivaient autour de Chelmno, Treblinka (9) et je peux comprendre les difficultés qu’ils auraient eu à quitter ces zones en temps de guerre, mais comment comprendre le fait de choisir de construire une maison à cet endroit ? Cela reste pour moi un lugubre mystère.
Il est 10h30, nous passons à présent la porte de Treblinka, que nous connaissons comme camp de concentration, mais surtout comme le plus important camp d’extermination de l’histoire. Scindé en trois groupes d’une vingtaine de personnes, nous suivons désormais un jeune guide polonais au français impeccable. L’organisatrice du voyage, blanche comme neige au soleil, n’organise plus rien, elle suit le groupe, un peu perdue. Nous allons visiter en deux heures : les latrines, les baraquements en bois des détenus concentrationnaires, la nouvelle rampe (10), le monument à la mémoire des exterminés, les restes du crématorium 4, le premier centre de mise à mort, le Canada (11). A chaque fois c’est le même rituel, notre guide présente le site puis répond à des questions. Dans le premier bâtiment, une étudiante demande « Les femmes, les hommes et les enfants étaient-ils ensemble ? ». Le guide répond, « non il y avait deux camps de concentration et ici, il n’y avait que des hommes ». Je pense : et les enfants, ils sont déjà morts (12). Au début, à la fin et entre chacun de ces sites clefs certains tentent de prendre des photos. « Moi, j’attends qu’il n’y ai plus personne » me confit ma voisine, « je ne veux pas prendre de gens ici ». Puis une autre « il fait trop beau, c’est irréelle ». Puis, le silence. Je tourne quelques secondes de film face aux restes d'un crématoire. Pour la première fois, je ressens la nécessité de faire des images : les allemands ont recherché à détruire les traces, il faut donc créer des traces. Un plan large, puis un zoom au plus près des pierres, je remonte lentement, les arbres, puis ce ciel trop bleu, cette lumière trop belle occupe l’ensemble du cadre (extrait ci-dessous). Je me rends alors compte que mon incapacité à prendre des vivants dans le camp est conditionnée par ma connaissance universitaire de Shoah, de Claude Lanzmann(13). Cette idée que le camp est un immense cimetière où nous sommes des éléments non souhaités doit vernir de là.
Birkenau2
envoyé par paroles_dimages
Les sentiments qui m’envahissent alors sont ceux d’un enfant qui vient se recueillir, je n’ai pas besoin d’imaginer des individus, mais plus de saisir la géographie des lieux : entre ces deux points il y a cent mètres, là une petite pente, là un ruisseau, un marécage (14), plus loin des cheminées, des fondations, une station d’épuration(15) des arbres, etc.
Nous continuons à marcher et deux biches traversent alors un champ. Tout près de moi un ami s’exclame, « C’est magnifique ! Quel symbole de la victoire de la vie sur le camp, si je dois faire un exposé sur le sujet, je finirai en parlant de ça ». Un peu plus loin, un étudiant se détache du groupe, silencieux, on me rapporte qu’il a perdu de la famille dans le camp(16) Quelques minutes plus tard, je remarque des petites fleurs blanches derrière un fil barbelé, je sors ma caméra, puis la rentre, je n’ai pas pu filmer cette image.
Nous arrivons à présent dans le lieu où se faisaient la désinfection et le marquage des nouveaux arrivants. J’avais toujours pensé que ce lieu était très sombre, or de grandes fenêtres laissent pénétrer une lumière généreuse. Je me précipite pour demander au guide pourquoi les nazis avaient faits cela. Il ne sait que me répondre et lâche juste, en quelques mots, le fait que le bâtiment a été en grande partie reconstruit après la libération du camp.
Nous continuons, et trouvons dans la dernière pièce de cet édifice un mur de photographies(17). Après la visite, presque toutes les personnes avec qui j’ai parlé m’ont dit que ce fut l’un des moments les plus important de leur visite : le moment où ils ont pu mettre un visage sur la mort, sur les chiffres. Quelqu’un dit « ils étaient vraiment comme nous, c’est terrible». Une jeune femme prend des photographies des photographies, puis s’emporte sur un étudiant qui pose devant les clichés « je ne comprends pas ? Ça te sert à quoi de faire ça… »
Nous ressortons et avant de regagner le car, commençons à longer la rampe, une jeune femme annonce alors « j’ai une mauvaise nouvelle à te dire. Tu te rends compte que nous allons devoir marcher un kilomètre pour rejoindre l’entrée… c’est la longueur de la rampe ». J’écoute à peine, mon voisin, me dit d’un air triste « au moins ça nous permet de nous rendre compte des dimensions du camp ». Nous sortons alors de Birkenau pour nous rendre à Auschwitz 1 où nous allons manger dans un parc devant le musée. Il est 13h30, nous sommes déjà dans l’analyse de ce que nous venons de vivre, certains essayent de mettre des mots sur leurs sentiments, sur ce temps trop beau, sur l’inhumanité des conditions de vie qui devaient régner à l’époque, etc. On me confit « c’est terrible de pouvoir marcher tranquillement dans ce lieu », « moi, j’ai eu mal au cœur au moment de passer les barbelés, tu te rends compte, à quel point des milliers de personnes auraient voulu pouvoir faire cela ».
A l’heure du café, je me rends dans la boutique du camp, on m’a dit qu’il y avait des cartes postales souvenir. Je regarde ces cartes, en achète quelques unes dont l’esthétisme me choque profondément. Les deux cartes qui représentent l’entrée d’Auschwitz1 (copies consultables) me semblent assez significatives. Sur la première, prise de nuit, le photographe a joué sur les tons de jaune en faisant un parallèle entre la lumière du camp et celle des fenêtres des baraquements. Sur la seconde, c’est l’inscription sous l’image qui retient mon attention : « Auschwitz- Birkenau » en lettre gothique.
Je décide alors de suivre de plus près notre guide, je jette un voile sur mes sentiments et m’enveloppe dans la mélopée rassurante de ses paroles. Ne plus penser, juste écouter les faits, ne pas s’éloigner. Nous rentrons dans la première chambre à gaz, dans un bloc, dans le bloc onze (18). Les mises en scènes me paraissent ridicules. Ces amas d’habits, de vaisselle, de cheveux, ne me touche pas, tout semble trop reconstruit dans ce musée, alors que Birkenau était arrêté dans le temps. Certains, au contraire, vivent un moment intense ce sont les cheveux qui retiennent le plus l’attention. Ils m’expliquent que « c’était une partie du corps des Juifs », « ils s’en servaient pour faire du tissu, tu te rends compte ? » Je me rends compte, mais je ne ressens plus. Un groupe d’enfants allemands est juste derrière nous, le seul fait d’entendre cette langue ici me glace le sang. Dans un soupir j’exprime mon énervement, ma voisine traduit alors instantanément leurs propos et me dit que « ce n’est pas de leur faute ». Je lui réponds encore une fois que « je sais » et j’ajoute, je ne sais pas trop pourquoi « d’ailleurs, je suis germanophile… »
Nous finissons notre visite par l’endroit où douze résistants polonais ont été pendus suite à une tentative d'évasion. Notre guide aura insisté, tout au long de la visite sur la continuité entre concentration et extermination, sur le fait que le sort des prisonniers polonais et Juifs était le même. Il a souligné l’idée que des Juifs pouvaient devenir kapo, le fait que les conditions de vie à Auschwitz 1 et à Birkenau n’étaient pas si différentes. Il se sera attaché pendant près de six heures à défaire l’idée de l’unicité du génocide Juif, sans jamais contourner pour autant les faits (19). Ainsi quelques minutes avant, face à une carte, il n’a pas hésité une seconde avant de dire, à Auschwitz plus 1 000 000 de Juifs sont morts ainsi que 75 000 Polonais.
Il est 17 heures le samedi 31 mars 2007. Une fille qui a perdu sa pochette de caméra et qui est allé la rechercher, nous faisant ainsi perdre quinze minutes se fait engueuler. Nous reprenons le bus. Non loin de moi, un type dit « tout est allé trop vite, ce n’était pas bien d’avoir à suivre un guide », un autre « je n’ai pas pu prendre de photographies c’était trop dur », un troisième « il faut qu’on aille boire ». Personne ne juge personne, on essaye de partager ce qui aura été une expérience profondément individuelle. Chacun a vécu ce voyage express dans l’espace (Paris-Auschwitz-Paris en 36 heures) et dans le temps (1942-2007), dans sa propre chair. Je me surprends à dire : « Je crois que si le groupe n’avait pas été là, je n’aurai même pas réussi à franchir le seuil de Birkenau ». On m’expliquera plus tard dans la soirée que tout cela est normal. Il est nécessaire de se cacher parfois dans le groupe, d’autres fois derrière un appareil photo, et puis à d’autres moment cet appareil apparait comme le seul moyen de transmettre ce que nous vivons, et puis qu’à d’autres moments encore on ne peut rien transmettre et qu’alors il faut garder le silence.
Nous refaisons le voyage en bus, ce voyage qu’à l’époque personne n’était sensé faire, nous le refaisons le plus naturellement du monde. Les préoccupations du voyage reprennent le dessus, qui suivra la visite facultative de la ville, qui ira dormir ou se balader seul… le quotidien reprend définitivement ses droits. Nous rentrons en France où nous apprenons que le carré Juif du cimetière de Lille-sud vient d’être profané : 53 stèles ont été détruites (20).
1 Je reprends ici consciemment le titre du film, d’Henner Winckler qui présente le voyage morose d’une classe de lycéens allemands en Pologne. Il s’agit également d’une référence plus personnelle à ma première visite d’un camp dans le cadre d’un voyage scolaire. Enfin, de manière plus directe, s’est la question qui a guidé mon questionnement avant de rédiger ce texte : sommes-nous des touristes ? Quel sens donner à séjour organisé ?
2 Principalement une reprise des thèses de Pierre-André Taguieff, L'imaginaire du complot mondial : aspects d'un mythe moderne, Mille et une nuits, Septembre 2006, 3 euros
3 Il ne semble pas nécessaire de rapporter le contenu littéral de celle-ci, qui est parfois très cru. La profusion de ces plaisanteries reste pourtant un des phénomènes marquant de ce voyage, qui est pour moi très difficile à comprendre.
4 En fait cette discussion a eu lieu la veille au soir, mais il me semble important de l’inscrire dans la narration.
5 A Treblinka et non pas à Auschwitz les allemands ont faits déterrés par le Commando 1005, les corps des Juifs enterrés dans des fosses communes pour les brûler (effacer les traces). Ils ont ensuite planté des arbres pour recouvrir à jamais leur triste forfait.
6 Je n’insiste pas sur ce point, qui pourtant est essentiel. Ma volonté première d’observer le comportement du groupe duquel je faisais parti m’est apparu dès cet instant comme impossible. Impossible de dépasser le fait que cette expérience est d’abord personnelle et physique. Les éléments rapportés sont donc les quelques échanges que j’ai eu avec les personnes qui se trouvaient à côté de moi pendant ces quelques heures.
7 Cette précision concerne le fait qu’il m’a semblé que beaucoup plus de personnes étaient à Auschwitz 1, le musée, qu’à Birkenau, le camp laissé presque intégralement en l’état.
8 Le lieu où la plupart des déportés ont été sélectionnés et envoyés soit dans l’univers concentrationnaire, soit directement à la mort.
10 Dans la seconde partie du fonctionnement du camp, la rampe amenaient les Juifs au plus près des chambres à gaz afin qu’un meilleur rendement soit atteint.
11 Le Canada est l’endroit où était entreposé les biens spoliés des Juifs promis à la morts. Ce nom a été donné par les détenus Polonais qui pensaient que le Canada étaient un pays très riches où l’on pouvait trouver de nombreuses denrées.
13 Dans le cadre d’un master en Histoire je réalise une étude de la genèse de Shoah, de Claude Lanzmann.
16 Cet évènement m’a été rapporté a posteriori, il me semble cependant important de l’intégrer à la narration.
18 Bloc où les prisonniers étaient torturés à mort et où les premiers tests de gazages ont été opérés.
19 Le passage doit être mis en parallèle avec l’introduction et le fait que les conférenciers du Mémorial de la Shoah avaient basé leurs propos sur l’unicité du génocide Juif. Deux façons d’écrire l’histoire se télescopent.
20 Article du Monde : « Jacques Chirac a condamné dimanche "de la manière la plus solennelle" les dégradations dans le carré juif du cimetière de Lille, demandant que les auteurs de ces actes soient "sévèrement punis". » http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0,36-890426,0.html



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